dimanche 20 juillet 2014

Hein?

Wololo mais qu'est-ce qui m'arrive j'écris plus.

C'est ptête parce que j'ai trop de sujets à traiter, et du coup je sais pas lequel choisir.

Par exemple ya eu les élections européennes, et tous les journalistes qui ont tenté de nous faire croire que les Français réagissaient à ceci ou cela, sanctionnaient le gouvernement ou allaient pas voter parce qu'il faisait beau/moche/pleuvait des sauterelles/sans opinion.
Alors qu'en réalité, tout simplement, les fachos gagnent du terrain. Ah ben oui c'est moche mais finalement on s'y habitue, puisqu'on a frémi sur le moment et qu'au bout de quelques semaines on n'en parlait plus. Et puis alors la coupe du monde, le tour de France et le chamboule-tout ukrainien avec des avions de la Malaysia Airlines ça a quand même assez de gueule pour évincer ce fâcheux faux-pas facho.

Je ne sais pas, je n'ai jamais su pourquoi, je gardais depuis des années, cette Une dont Libé avait fait une carte postale tant elle était emblématique, scandaleuse, inimaginable:




Pour la première fois, la droite s'alliait avec le FN pour gagner des voix et garder des régions.

On rigole bien, hein, aujourd'hui en voyant ça. On n'est plus à ça près.
C'était en 1998, il y a un siècle quoi.

Drôle d'année 1998. Déjà parce que c'est l'année de naissance de mon chat et qu'il n'est toujours pas mort, et puis aussi parce que c'est l'année où je suis devenue sourde.

(J'entends déjà les lazzis et les quolibets: non, ya pas eu d'année où je suis devenue muette.)

Un jour, une après-midi, même, alors qu'un rhume tout con me neutralisait l'énergie, je me suis allongée pour faire une petite sieste. Et mon chaton, qui avait deux mois environ, est venu me réveiller en me léchant l'oreille. Je me suis levée et paf, je me suis cassé la gueule. Hahaha. Je me suis relevée et repaf, je me suis recassé la gueule. Troisième tentative de relevage, troisième gamelle. C'était plus drôle du tout. J'avais pas la tête qui tournait, j'avais mal nulle part, j'avais juste une moitié de corps qui refusait d'exister.

Alors j'ai rampé jusqu'à la cuisine, et en m'accrochant au mur et aux meubles j'ai réussi à sonner à l'interphone qui reliait mon appart à celui de ma meilleure amie qui habitait, ô miracle, la porte en face. Viens, j'ai un problème.
Elle est venue, elle m'a ramassée et soutenue jusqu'à mon lit.

Une demi-heure plus tard, je me suis levée. Ca tenait. Bon. Mais je me sentais bizarre. La tête dans du coton, et le cerveau très clair à la fois.

Le soir, cette sensation d'anesthésie du côté droit de la tête se fit de plus en plus aiguë. J'avais l'impression, quand je me touchais la joue, qu'il ne se passait rien, comme si le dentiste m'avait injecté une dose de dinosaure. Et d'un coup la panique est arrivée au grand galop, comme à chaque fois qu'il se passe une vraie catastrophe dans ma vie. Même sans pouvoir encore mettre des mots dessus, j'ai compris que quelque chose allait très mal.

Aux urgences ORL de Necker, on m'a demandé si je sortais de boîte. Si je me droguais. Si j'étais malade. Non, non, et non. Mon chaton m'a juste léché l'oreille, c'est grave docteur?

On m'a fait un audiogramme. Le type m'a dit: Mademoiselle (j'étais vachement jeune en 1998), je viens de faire passer l'équivalent d'un 15 tonnes dans votre oreille droite, et vous n'avez rien entendu. Votre oreille est totalement sourde.

Hein? (ah ouais pourrie, la blague).

Certes, avec le recul, le cul au chaud derrière son ordi et en pleine faculté de ses esgourdes, on peut toujours se dire qu'il reste la gauche. Mais sur l'instant, ça suffit pas du tout, je vous assure.

J'ai compris alors cette sensation d'anesthésie. Ce n'était pas que je ne sentais plus la partie droite de mon visage: je ne l'entendais plus.

Expérience: pincez le lobe de votre oreille entre votre pouce et votre index.  Frottez. Frouich, frouich. Vous l'entendez?

Et ben pas moi. Rien, ça faisait rien. Tapotez-vous la joue. Tap-tap-tap.

Ben moi, rien. Pour mon oreille interne, une moitié de moi avait cessé d'exister.

Je me suis retrouvée à 2 heures du matin, avec une blouse en papier d'hôpital et en culotte, sans rien de personnel, pas la moindre brosse à dent, RIEN À LIRE (la lecture: le xanax du coeur), avec trois femmes inconnues dans une salle digne d'un asile psychiatrique du XIXe siècle et des infirmières totalement barrées et démissionnaires qui nous laissaient livrées à nous-mêmes lorsqu'elles n'étaient pas carrément nuisibles. (Le lendemain, en me posant un catéther pour la perfusion, la connasse de service m'a ratée. Elle a bien fait le trou, ça oui, mais au lieu de faire rentrer le produit, je me suis mise à saigner du bras. Elle a rien vu, moi non plus. C'est quand j'ai senti que je tombais dans les pommes que j'ai voulu sonner. Et là, pas moyen de lever l'autre bras pour atteindre la sonnette, trop lourd, trop fatiguée, trop pfffff....une des nénettes dans un lit en face a vu que je tentais d'appeler, elle a sonné à ma place. La connasse, heu, l'infirmière m'a récupérée dans une mare de sang. "Oh merde! Nicole, viens vite!" Ah ben ouais tu l'as dit, morue.) Et ça a été comme ça pendant six jours...si je racontais tout je pense que l'APHP me ferait un procès en diffamation, or ya prescription (je hais ce concept) et puis ce serait vraiment pas drôle (alors que jusqu'à présent c'était la franche marade pas vrai?)

J'en suis ressortie un peu moins d'une semaine plus tard, incapable de marcher sans être soutenue, véritable zombie avec cinq kilos en moins (youpi!!!!!) et une grosse envie d'être morte en plus (c'est la joie des protocoles de l'époque en cas de surdité brusque: comme on pouvait pas savoir ce qui l'avait causée, on vous collait tous les traitements pour toutes les causes possibles. Enfin quand on arrivait à planter le cathéter dans la veine, hein, suivez mon regard. Du coup ça fichait un sacré coup au physique et au moral. Dans les autres hôpitaux on mettait des anxyolitiques dans la perf, mes infirmières avaient dû bouffer ceux qui étaient prévus pour moi). J'avais récupéré un peu d'audition, puis je l'avais reperdue (ce pour quoi le médecin m'avait engueulée d'ailleurs, ce qui me semble être une technique de soin assez infaillible), puis un peu récupérée...

Aujourd'hui j'entends assez correctement pour faire illusion, et je ne suis plus jamais seule puisque mes acouphènes me suivent partout. J'ai atteint le niveau expert en "sourire d'acquiescement genre je suis tout à fait d'accord mais en fait j'ai rien capté", et surtout, quand quelqu'un m'interpelle et que j'ai pas envie de lui répondre, je fais la sourde oreille et quand il me dit "mais vous êtes sourde?" je lève de grands yeux innocents et je réponds avec un désarroi à peine calculé dans les yeux: "oui".

Infaillible.

mardi 6 mai 2014

Crac boum ouin

Râââ mais je suis maudite de la voisinerie.

Avant, j'avais des cafards et des voisins qui se balançaient des chaises à la tronche, tout en tapant leurs gamins. Dans un immeuble insonorisé moyen, c'était pas la fête du slip.

L'immeuble dans lequel je vis actuellement a été conçu par un architecte fou et sadique, qui, devançant Deproges qui avait juré qu'il piègerait son corps pour qu'il explose à la gueule du premier qui le triturerait post-mortem, a imaginé une caisse de résonance à visée locative et il doit bien se marrer du fond de sa tombe (je vais au Père Lachaise régulièrement, si je le trouve je le déterre).

Et j'ai des nouveaux voisins.
Et ils crachent (beaucoup), pètent, toussent, marchent (les cons), parlent (non mais sans blague), écoutent un transistor (pffff), bref, vivent et j'entends TOUT.
Oui, je les entends cracher.
(Et éternuer. Et quand je leur dis "à vos souhaits", ils me remercient même pas, bravo).
(Le fait qu'eux m'entendent faire toutes les joyeuses activités humaines qui sont notre lot sonore et quotidien, à moi et mes enfants, m'indiffère totalement. Ma mauvaise foi peut atteindre des sommets si je veux. Certes cet immeuble est une caisse de tambour, mais c'est MOI que ça gêne le plus. J'ai dit).
Et puis alors là depuis deux jours, ils poncent. De 9h du matin à 21h30. Mes mômes sont des zombies et oui, j'y suis allée, oui. Pour un premier contact, c'est de la balle.

Alors bon, je voudrais bien savoir ce que j'ai fait dans ma vie d'avant pour mériter ça sans déconner. C'est déjà pas une sinécure de trouver à se loger à Paris, et le montant de mon loyer me laisse juste assez de thunes pour, heu, ben pour payer le loyer suivant en fait, alors pourquoi nom d'une pipe à merde je peux pas être tranquille?????

La liste des trucs que j'ai dû faire dans ma vie antérieure:
- avoir torturé une concierge
- avoir fait cocu mon architecte de mari
- avoir fait tomber un chaton dans les fondations d'un immeuble haussmanien (inspiration Zola, sauf que lui c'était pas un chaton, et celui qui trouve dans quel bouquin c'est gagne une paire de bouchons d'oreilles, mis une seule fois)
- avoir empoisonné un adjoint au maire au logement à la sardine pas fraîche
- avoir avorté à la ponceuse électrique avant la loi Weil
- avoir filé un logement social à un agent immobilier

Bon en attendant on peut toujours avancer qu'au moins je n'ai plus de cafards, et ça, ça n'a pas de prix, et tous les jours je remercie mon karma de ne m'avoir plongée dans un nid de cafards que quatre ans et demi au XXIe siècle (parce qu'au siècle précédent j'avais aussi joué à la fille qui hurle dans un appart où ils me couraient dessus pendant la nuit, mais c'est une autre histoire).

Du coup, maintenant j'ai ça:


C'est à peine plus propre mais c'est autrement plus mignon. Pourquoi? Vu que par rapport à un cafard, c'est quand même gigantesque, pourquoi est-ce que ça ne me fait pas hurler, frissonner, sauter, pleurer de rage et de dégoût? Les poils? La queue? (Oui le terrain devient glissant je sais).

J'en ai déduit que c'était le côté mammifère qui me faisait relativiser et accepter la cohabitation (c'est pas comme si j'avais le choix non plus). Mais aussi, et surtout, le fait d'avoir baigné toute ma vie dans une culture qui dit qu'une souris, c'est mignon. Contrairement à un blaireau, un iguane, une araignée ou un ragondin (si je trouve un ragondin sur ma gazinière mon coeur risque de lâcher quand même).

Donc il aurait fallu qu'on me répétât depuis toute petite qu'un cafard c'est trop chou, le bruit de la ponceuse trop joli, les coups de marteau über-sympa et les crachats des voisins vachement rigolo pour que ma vie soit une fête. A quoi ça tient quand même (à un imparfait du subjonctif, apparemment).

Et pendant ce temps, je tiens à souligner que c'est vraiment la crise pour tout le monde:


J'ai encore fait une affaire, moi.




jeudi 17 avril 2014

Les yeux rouges des traducteurs

Je dois battre ma coulpe à l'endroit du café Lomi à qui j'ai fait une vilaine pub dans mon post précédent (non que cela ait pu influer en rien sur sa clientèle, mais bon il me reste un vieux fond d'honnêteté intellectuelle dont je n'arrive pas à me débarrasser). Faute de pouvoir y travailler sur un projet duraille, j'y avais écrit un article pour Slate qui m'a valu les félicitations unanimes de ma fille (12 ans), d'un vague ex indécis et de deux ou trois traducteurs. La gloire. Il ne me restait plus que l'amour et la beauté et j'étais prête à aller pointer chez TF1. Forte de ces louanges je suis allée fêter ça dignement en achetant de quoi faire ripailles en famille, et j'ai été fort étonnée de constater que non seulement ma charcutière ne me demandait pas d'autographe, mais qu'en plus elle me faisait quand même payer les rillettes.

Il s'agissait de traduction, et du triste (non) statut social de ceux qui s'y adonnent de façon professionnelle. Le jour même de sa parution, j'ai reçu un mail du service traduction d'Amnesty International, m'expliquant qu'ils avaient bien reçu mon CV mais qu'il ne travaillaient "que sur la base du bénévolat". Ben  voyons. Le lendemain, la même dame m'a réécrit qu'au fait, elle avait lu mon article et que comme j'écrivais bien! C'est chouette, je vais pouvoir mourir de faim auréolée de gloire bénévole, et comme je vis même pas dans un pays en guerre, j'aurai même pas droit dans mon agonie à un regard de la part des bénévoles d'Amnesty International. Passons.

Dans la même veine je suis allée voir "Les yeux jaunes des crocodiles" qui est un film tiré d'un livre à succès que je n'avais pas lu. C'est un joyeux mélange de vraie réflexion sur les relations soeur qui phagocyte/soeur cruche qui se fait avoir et de niaiseries sentimentalo-familales. Dans cette histoire, l'héroïne (la cruche) est une chercheuse au CNRS, spécialiste du XIIe siècle. Elle a aussi un diplôme (maîtrise ou DESS je sais plus) en anglais-russe-italien (ou anglais-ouzbèke-haut latin, à ce niveau de diplôme Bisounours c'est même plus important). Donc son beau-frère (Patrick Bruel) lui propose comme ça, entre la poire et le fromage, de faire des traductions pour son cabinet d'avocat. Car parler anglais et maîtriser les arcanes de la chevalerie périgourdine au haut-Moyen-âge c'est juste ce qu'il faut pour traduire un dossier juridique un peu pointu en 2014. Alors soit.
La cruche s'exécute et vient remettre sa traduction sous forme de FEUILLES DE PAPIER dans un gros dossier sur le bureau de Patrick Bruel.

Alors là deux solutions possibles: soit Julie Depardieu est comme moi, c'est-à-dire amoureuse de Patrick Bruel, et elle a par contrat exigé de tourner le plus de scènes possibles avec lui en se disant qu'à force il allait la remarquer (et je peux la comprendre), soit la réalisatrice habite en 1978 dans sa tête et ne connaît pas Internet.

Après ya aussi l'excuse que la Julie-médiéviste-cruche-traductrice n'a pas d'ordinateur, et que donc, elle a sûrement dû tout taper à la machine. (Attendez, je vais boire un grand verre de cigüe et je reviens).

Allez c'est pas grave. Ce qui était vraiment sympa c'est que du coup, la cruche elle se voit proposer la traduction d'un bouquin ("ça ne vous fait pas peur de traduire un livre?"), qu'elle expédie en deux coups de cuillère à pot et hop, à peine le chèque touché (évidemment elle touche le chèque en une fois genre le jour de remise du tapuscrit, qu'elle a sûrement écrit en hiéroglyphe à l'encre de Chine) elle court dévaliser Fauchon (vous reprendrez bien un petit verre de Destop?)
(À titre de comparaison, j'attends toujours le micro-chèque  d'une maison d'édition pour qui j'ai traduit un livre pour enfants en -- restez assis -- février, maison dont je ne divulguerai pas le nom mais ça commence par Galli et ça finit par mard, mais peut-être que j'aurais dû aller leur porter en main propre le livre relié à la main en peau de chèvre et enluminé par de chastes nonnes du XIIe siècle au lieu d'envoyer le boulot par mail?)

Mais je ne suis pas si rancunière puisque le simple fait que Patriiiiick dise en gros plan "Tiens elle est pas venue finalement Bérengère?" m'a réconciliée avec toutes les approximations du film. (Devinez comment je m'appelle). Je suis futile.

samedi 15 mars 2014

Non-pub et trad

Aujourd'hui j'ai voulu faire ma parisienne branchée de gauche et aller bosser au café. Pour écrire de vrais trucs qui font mal à la tête, des trucs sérieux qui demandent que je me plonge à l'intérieur de moi-même sans que le chat, le canapé, Breaking Bad ou autre inférence intempestive ne me donne un prétexte trop facile pour me livrer à la procrastination (le simple fait que je puisse utiliser ce mot me propulse automatiquement dans la catégorie bobo qui se la pète, je sais. J'assume).

Ca faisait un moment que j'avais envie d'aller dans un café qui était apparu dans une de mes traductions, et dont la description avait fait baver d'envie l'accro à la caféine qui vit ma vie à ma place.
J'ai donc traversé tout mon arrondissement (qui est vachement grand) à pied (qui sont vachement grands aussi mais ça fait pas avancer plus vite hélas), ordi sous le bras (c'est lourd) et vaguement inquiète à l'idée d'avoir laissé mon inspiration à la maison (où elle regarde peut-être le rugby avec mon fils) et je suis allée au café Lomi. Je m'attendais je ne sais pourquoi à une ambiance un peu intello, beaucoup bobo, tranquilou bilou, peut-être quelques familles à jeunes zenfants venues écluser leur samedi après-midi en buvant un moka cher avant d'aller voir un groupe indé au 104, le tout baignant dans de divins effluves de café.

En fait c'est pas du tout ça. C'est une espèce de cantine certes maxi-bobo avec quelques petites tables prises d'assaut et une grande où sont installés des accros à la tablette ou au mac, le moka est à 5 euros 50 (PUTAIN!) et la bande son est infâme. Ce qui ne serait pas si grave si elle n'était pas si forte. A fond en fait. C'est un genre de rap (je déteste le rap. Je trouve que c'est une mauvaise excuse utilisée par des non-chanteurs qui se roulent dans la joie enfantine de dire des gros mots que maman ne veut pas entendre à la maison) très TRÈS TRÈS FORT. Naturellement, on ne s'entend pas parler, du coup les clients sont obligés de crier. J'ai regretté tout de suite de m'être assise mais je n'ai aucun courage social et les serveurs sont hélas d'une grande rapidité. J'ai donc commandé un moka (qui est bof) et j'ai demandé au serveur prépubère venu me l'apporter si la bande son allait baisser un peu de volume à un moment?

Excuse me, do you speak English? Il m'a répondu. Demande plutôt cocasse entre Marcadet-Poissonnier et Marx Dormoy, vous en conviendrez. Il se trouve que yes I do, j'ai donc réitéré en anglais, et il m'a répondu que non non, on n'allait pas baisser le son pour un petit moment.

Je n'ai donc aucun espoir de travailler (là ya de la corne de brume dans la chanson, ok je le concède, les rappeurs ont de l'idée). Mon cerveau a commencé à saigner, mes oreilles pleurent des larmes de cire, mon estomac proteste contre le moka qu'il hésite à renvoyer en cuisine, bref j'étais en forme ya vingt minutes et là j'ai l'impression de sortir d'un concert de Sexion d'Assaut--ou plutôt de ne pas réussir à en sortir.

Sinon cette semaine je me suis renseignée sur les tarifs des agences de traduction. Ca fait déjà quelques années que j'ai compris que j'avais pas du tout pris la route du bonheur financier dans le choix de ma carrière, mais là je crois j'ai touché le fond de la fange du n'importe quoi esclavagiste. J'ai découvert des boîtes de trad qui proposent de payer rien moins que UN centime le mot (pour les non-initiés, en-deçà de 10 centimes le mot on peut commencer à parler de vol. Du traducteur, s'entend....). Sachant qu'un traducteur pro qui ne compte pas ses heures traduit en moyenne 2000 mots par jour, ça permet de gagner 20 euros la journée quand même. Soit 100 euros par semaine, ou 400 euros (et des brouettes!) par mois. Ma foi c'est bien honnête pour des journées de huit heures et des bac + 5....

(Ah, et c'est du brut, hein, évidemment. Hahaha. Achevez-moi).

J'imagine que ces boîtes proposent 1 centime le mot parce qu'elles ne peuvent pas payer moins? Un petit coup de main alors: pourquoi pas 1 centime les cinq mots? Pourquoi pas payer en cacahouètes directement?


© http://pinuptranslator.tumblr.com/




mercredi 26 février 2014

Une cuillerée pour Papa (II)



Le cercueil semblait tout petit—pourtant c’était pas un avorton. Je n’aurais pas vu mon père mort. Ma sœur l’avait demandé aux pompes funèbres, mais ils lui avaient déconseillé. Je l’ai su parce que c’est moi qui ai réglé les détails des funérailles, et que le croque-mort approximatif et provincial que j’avais eu au téléphone m’avait confié avec une touchante délicatesse « Vot’sœur elle a voulu voir le corps mais j’y ai dit non, il est pas beau, c’est qu’il est tout bleu là» juste avant de me dire «bon finalement pour le cercueil j’y ai mis la taille au-dessus, parce qu’il est costaud l’papa ! ».
Ya pas à dire, cet homme-là savait parler aux orphelines.

On a posé des fleurs et des photos sur le cercueil premier prix où reposait mon père bleu et on est sortis de la pièce. Et là, les portes du four vomissant les flammes de l’enfer se sont ouvertes et l’ont avalé, faisant éclater le bois et exploser le corps de mon père gorgé de whisky et de cachetons (non mais là j’invente, suivez un peu je viens de dire qu’on était sortis de la pièce).

Après la crémation, le croque-mort en chef et sa mine de circonstance se sont approchés de nous avec une boîte en carton. Là, il y a eu comme un mouvement de groupe mais psychologique, quand tout le monde fait un pas en arrière virtuel et qu’il n’en reste qu’un. Il s’est tourné vers moi et m’a mis le carton dans les bras. Je portais mon père, tiède foncé, dans mes bras, et il ne pesait rien.
Quelqu’un m’a dit il n’y a pas longtemps qu’on reconnaît l’adulte dans une famille : c’est celui à qui on donne les cendres.

Quand nous sommes allés à la rivière, mon frère a plongé les mains dans les cendres et jeté deux poignées à la flotte.

Chez lui, j'ai transvasé ce qu'il restait de mon père dans un pot à confiture parce que cette urne bordeaux (quelle couleur vous la voulez l'urne? Ah non rien à foutre on a pas comme couleur, bordeaux ça vous irait?) était vraiment trop moche. Et puis une urne sur la cheminée, c'est tellement convenu. 

Dix piges plus tard, Papa encombrait donc encore nos étagères mentales et surtout, de placard.

J’ai mis le pot de Nutella au fond de ma valise. Le flacon en plastique dans un gant de toilette. Si on me confisque le pot à l’aéroport, il me restera toujours ça. Et j’ai pris deux avions.

Une soirée dans un port italien. Balade seule sur les quais. Il fait chaud. Je mange des pâtes aux coquillages, seule au restaurant de l'hôtel. Ca sent la mer et les vacances. Mais j'ai un macchabée dans ma valise.
Une nuit d’hôtel.
Un bateau à l'aube.
Et j'ai débarqué sur une île qui n’est en réalité qu’un cratère en érection au milieu de la mer.

C’est là que j’ai commencé à être malade.
Il fait trente degrés, le soleil tape. J’ai des chaussures de marche toutes neuves, un sac à dos avec de l’eau, des biscuits, un gros pull et un k-way. Et Papa dans son pot de Nutella. J’ai mal au ventre. Je suis restée pliée en deux sur les chiottes pendant des plombes dans mon joli hôtel. Exactement comme quand, petite, on me prévenait que j’allais aller chez Papa pour le week-end. La peur. Qu’est-ce qu’il va encore se passer comme catastrophe. Et tes tripes qui se tordent pour que tu n’y ailles pas, mais petite c’est pas moi qui décidais. Fallait y aller.

J’ai 39 ans, et faut y aller. Le rendez-vous au pied du volcan, la marche qui commence, le guide est obligatoire. Un devant, un derrière, et un groupe hétéroclite au milieu. J’ai pas tellement envie de parler, j’ai un dialogue intérieur avec mon père (« ta gueule c’est moi qui décide maintenant ») et avec mes tripes (« vos gueules j’irai au bout même si je dois gerber dans le cratère »).

Au début, balade. Au bout d’un heure ça devient sportif. C’est marrant comme lever les genoux sur les cailloux ça peut être fatiguant. Mais pas insupportable. Je m’en fous je monte. J’ai mal au bide. Papa ricane dans mon dos. Ferme-la ou je te maudis jusqu’à la septième génération. Et merde....

Trois heures plus tard, on est en haut. Sur une crête. Le vent souffle comme si c’était l’hiver, le sol est en cendre, elle vole et cingle la peau, on devient tous un peu gris. Je me sépare du groupe et pars à l’abri d’une grosse pierre. Je sors mon pot de mon sac à dos. Je ne pleure pas, je ne tremble pas, je vide la poussière de mon père sur les cendres du volcan qu’il a follement aimé et gravi tant de fois. Les cendres claires se mélangent aux cendres gris foncé du Stromboli. Et là, comme mon frère, je les mélange avec les mains, je chuchote au revoir, Papa, je me redresse et je sors de derrière mon caillou sous les yeux ébahis de mon guide qui doit penser que je suis allée pisser en douce et ces Françaises n’ont pas de pudeur.

Je me suis assise à côté des autres devant les cratères bouillonnant et crachant, j'ai regardé ce spectacle fou et je me suis rendue compte que la nuit était tombée, et qu'il faisait très froid.

Le lendemain matin, avant de reprendre un bateau pour ma vie, je me suis baignée dans la Méditerranée. Je n’avais plus mal au ventre. J’avais laissé dix tonnes de casseroles, de souvenirs dégueulasses, de larmes, de cris et de terreurs d’enfants tout en haut du volcan. J’avais la sensation concrète d’avoir, seule, jeté à la fois dans les enfers de lave mon cauchemar paternel, et d’avoir fait la paix avec son souvenir en faisant un geste qu'il aurait aimé. Je nageais dans un liquide tiède et transparent, apaisée après tant d’années de déchirures mentales et affectives, heureuse et fière d’avoir gravi mon Everest personnel, et tout d’un coup une saloperie de poisson de merde m’a piquée et collé une décharge électrique sans prévenir.

Parce que bon, les sentiments ça va bien cinq minutes.




lundi 20 janvier 2014

Feuilleton(s)


Une cuillère pour papa (I)

Assise devant la table recouverte d’une toile cirée, je soulève le couvercle du pot de Nutella vide et le pose devant moi. Sur la nappe fleurie trône aussi un grand pot de confiture en terre cuite, blanc, avec des fleurs en relief, au joint en caoutchouc vieux et usé et à la charnière en métal un peu rouillée par endroit. Le papier journal étalé sur la table affiche une colère d’ostréiculteurs vieille de quatre ans.

Quand faut y aller faut y aller. Pour m’armer de courage, j’ai l’habitude de faire le vide total dans ma tête. Comme pour me jeter à l’eau à la piscine, me faire une piqûre toute seule, m’ouvrir le doigt avec une aiguille pour retirer une écharde ou me livrer à des cabrioles sexuelles quand le cœur n’y est pas. Ambiance ferme les yeux et pense à l’Angleterre. Sauf que dans ce cas de figure, il va falloir assumer un tantinet et regarder les choses bien en face.

Je plonge la cuillère à soupe dans le pot à confiture à moitié rempli d’une poudre grisâtre. La cuillère s’enfonce avec un crissement sourd. Je transvase la cuillère pleine à ras-bord de poudre dans le pot de Nutella. C’est le premier pas le plus dur. Le reste va tout seul. Une cuillérée pour papa. Une autre pour papa. Encore une autre. Une dernière.
Le pot de Nutella est plein à ras bord.  Je le referme, constate qu’il reste de la poudre un peu agglomérée au fond du pot de confiture. Je vais chercher un flacon en plastique vide dans la salle de bain, de ceux qui servent à verser du champoing ou du savon liquide à emporter à la piscine ou en voyage. Je racle le fond du pot, et verse la poudre qu’il restait dans le flacon avec un entonnoir.
C’est bon. C’est fait.

Ce pot à confiture blanc dormait depuis quatre ans dans mon placard. Il avait passé les cinq années précédentes sur une cheminée, entre une boîte en fer pleine de papier à rouler et de bouts de shit et un masque africain en ébène aux joues lisses et aux pommettes d’une hauteur improbable. Ma sœur l’avait gardé chez elle pendant ces cinq années, avant de décréter qu’il dégageait de mauvaises ondes et qu’elle n’en voulait plus. C’était sûrement lui qui l’empêchait d’avoir une relation durable. Ou une relation tout court à mon avis, mais on ne me le demande pas souvent. Je m’étais donc dévouée pour prendre mon tour de garde du pot. Il avait atterri derrière la pile des draps au fond d’un placard, où il dormait gentiment depuis plus de quatre ans. J’aurais bien aimé lui coller sur le dos toutes les mauvaises décisions que j’avais prises depuis qu’il était arrivé, mais dans ce cas j’aurais eu du mal à justifier celles des 38 années précédentes sans être obligée de m’avouer que j’étais tout simplement la dernière des crétines.

Au cours de ces quatre années, il était sorti une fois du placard, au cours d’une conversation avec mon fils de cinq ans qui avait voulu savoir où était enterré mon père.
- Il n’est pas enterré.
- Ben il est où ?
- Dans le placard de ma chambre. Tu veux le voir ?
J’avais alors descendu le pot à confiture et je l’avais ouvert sous les yeux dégoûtés de ma fille de huit ans et curieux de son frère encore intouchés par nos tabous.
- Beurk fit–elle.
Lui suivit son instinct de petit animal pas tout à fait civilisé, plongea le doigt dans la poudre et commença à remuer.
- Bon chéri t’arrêtes de touiller papy. Ca va bien comme ça.
Et il avait réintégré le fond de l’armoire, pot à confiture et papier journal et tout.


Pour le dixième anniversaire de sa crémation (où nous étions neuf, sans compter le croque-mort), j’avais réalisé que j’allais me retrouver toute ma vie avec mon père sur les bras si je ne m’en débarrassais pas une bonne fois pour toutes. La moitié de ses cendres avaient déjà été déversées dans la rivière qui coulait au fond de son jardin, juste retour des choses vu le nombre de poissons qu’il y avait pêchés et bouffés. Nous y avions apporté l’urne juste après la crémation. On peut apporter sa musique pour une crémation. Pour les très prévoyants, je suggère de faire une petite compile pré-mortem. Ca met de l’ambiance et c’est plus sympa pour les pauvres proches qui vous survivent et qui doivent choisir vite fait un disque ou deux au hasard dans votre discothèque. Remarquez c’est aussi l’occasion de leur pourrir la vie une dernière fois en insistant pour qu’on écoute du Francis Lalanne ou du Céline Dion pendant toute la cérémonie. Papa n’avait pas laissé d’instruction, il était mort par surprise. La plus sordide ayant été pour son pote venu le réveiller à l’aube pour partir à la pêche, et qui l’avait retrouvé raide comme un piquet, à poil au fond de son lit. Nous avions donc pris deux disques en vitesse, un Brassens et un Gainsbourg, ce qui nous avait permis, en attendant qu’ils finissent de le cuire, d’écouter entre autres une chanson intégralement interprété avec des bruits de pets. Connaissant l’esprit provocateur de mon père, personne n’avait été ni choqué, ni surpris. Pas de quoi fouetter un croque-mort.


(La suite un autre jour).

vendredi 3 janvier 2014

Des mots pour pas le dire

À la base, avant d'être blogueuse étaleuse de déboires perso-logistico-materno-immobiliers, je suis quand même, vaguement, linguiste. Passée par la case histoire anglo-saxonne, littérature, merveilles médiévales (le savais-tu? Au Moyen-Âge pour savoir si la Grosse rousse était une sorcière, il suffisait de la jeter à l'eau, ligotée dans un sac. Si elle s'en sortait, alors là oui vraiment, c'était une sorcière, yavait plus qu'à la brûler (éventuellement la sécher avant, sinon ça prend pas bien et ça fait de la fumée). Si malencontreusement elle mourait noyée, alors ce n'était pas une sorcière du tout, et yavait plus qu'à s'excuser platement avant de l'enterrer. C'est pas beau, les études médiévales?), découvertes du Nouveau Monde (le savais-tu? Les Aztèques parfois, non contents de zigouiller leurs ennemis perchés sur des pyramides en leur arrachant le coeur et en leur mettant sous le nez, revêtaient leur peau pour prendre leur force. D'où l'expression je t'ai dans la peau. C'est pas beau, les études mésoaméricaines?)

En gros les mots sont mon gagne-pain et si j'en ai beaucoup sur la planche, il est souvent bien sec et le blanc est derrière moi (le pain blanc. Pas le blanc sec. Suivez un peu vous serez mignons).
Si les petits mots de ma vie sont parfois doux, les gros sont durs à avaler, forcément. Et puis souvent, ils me manquent, les mots. Alors que les maux, eux, me manquent rarement. Ils se jettent à ma tête et me crient aux oreilles. Et les maux dits, c'est l'enfer.

Comme les dernières péripéties de ma vie privée vont servir de scénario au prochain épisode de Candy joue avec son caca dans la salle de shoot des Bisounours, et que j'ai juré de ne rien divulguer avant sa sortie sur les écrans du cinéma X de Rungis-sur-Marouflette en novembre 2018, j'inaugure une rubrique néologismes et dictons à la con en attendant de revenir dans notre galaxie.

Le mot du jour: Coprotéliste. De copro: caca, et téliste: qui fait des collections à la con (des collections de listes, par exemple. Je me demande si Titiou fait pas ça, tiens). Qui collectionne les emmerdes.
Exemple: En coprotéliste convaincue, Berthe, après avoir confondu un clou rouillé avec son suppositoire contre les hémorroïdes, se rendit compte que son vaccin contre le tétanos n'était pas à jour.