dimanche 28 juin 2015

Agenda

Cette semaine j'ai vécu de grandes choses.

D'abord suite à une trad j'ai eu drôlement envie d'essayer une coupe menstruelle. C'était à la fois comique et terrifiant. Comique parce que une espèce de soucoupe volante en silicone c'est un truc que j'avais encore pas songé à me mettre dans le vagin. L'idée était plaisante en soi. Mais surtout, la chose a en fait une réelle autonomie (désolée si vous n'avez pas de vagin ça ne va pas vous chauffer la nouille mon histoire, allez lire un article sur les torsions testiculaires en milieu imposé et revenez dans trois paragraphes) et dès qu'elle est introduite dans son milieu naturel elle se tire vers l'inconnu et au-delà.

Ce qui fait que le soir, pour l'enlever, faut enfoncer le bras jusqu'au coude façon vétérinaire vérifiant la position du veau avant la poussée (je sais de quoi je parle, j'en ai vu en vrai). Et la première fois je me suis dit bon sang, elle s'est barrée dans les trompes je vais être siliconnée du follicule mais en fait non, car le col de l'utérus étant une divine invention, il fait barrage.

Invention divine, mais lointaine quand même. Du coup pour choper la coupelle faut quand même être assez souple et ne pas avoir les ongles trop longs (mais aïe). Et une fois qu'on l'atteint non non non, c'est pas fini, faut faire un APPEL D'AIR sinon ça fait ventouse.

(Je vous laisse une minute pour réfléchir aux conséquences d'une traction sur ventouse posée sur le col de l'utérus. Tirez un grand coup, et tout le paquet est livré en une fois. Stérilet? Check. Trompes? Check. Et le bout là c'est quoi? Ovaire gauche à vue de nez.)

Bon en vrai le prolapsus est peu probable (attention dernier appel pour les âmes sensibles, il est encore temps d'aller regarder un épisode de Candy plutôt), mais si on peut pas faire appel d'air parce que ça GLISSE bordel, alors ça sort en explosant.



Oui, voilà, Stephen King dans tes chiottes.

Donc que du bonheur.
Comme j'ai vachement aimé l'expérience, j'ai recommencé tous les jours (et investi dans un karcher).

Au final c'est quand même économique/logique et pratique et bref, j'ai décidé que je gardais le machin jusqu'à la fin de ma vie utérine active.

A la fin de mon cycle j'ai bien fait comme ils disent sur la boîte, je l'ai fait bouillir pour le stériliser.

Et comme je l'ai oubliée dans la casserole, la chose a totalement fondu.

Donc ça, c'est réglé.

Ensuite, je suis allée travailler pendant deux jours dans les locaux de Libé et pour une fois j'aurais pu avoir le journal gratuit mais c'est con, chuis abonnée, ça sert à rien. J'ai traduit des trucs top-secrets, j'avais l'impression d'être une James Bond girl mais pas en maillot de bain, avec vingt kilos de plus et une coupe menstruelle dans la chatte.

Ensuite je suis allée interviewer une dame trans qui en l'espace d'une heure de discussion a réussi à me montrer une fois son soutif et environ douze fois sa petite culotte (quand je dis petite c'est une façon de parler). Elle était charmante, hyper serviable et absolument exhibitionniste. Pour une première interview de ma vie j'étais pas du tout mal à l'aise.

Enfin j'ai failli me faire arnaquer par un potentiel client qui veut me payer une trad de plus de 200 pages en feuillets mais sans les espaces.
(NB: un feuillet c'est 1500 signes espaces comprises. (NNB: oui espace c'est féminin en typo. Ne me remerciez pas c'est cadeau).)
Donc j'hésite entre l'envoyer bouler et faire la trad en lui rendant 200 pages sans le moindre espace. Un seul mot, de 200 pages. Ça ferait un truc dans ce genre-là mais fois des millions:
bonjourjenaimarrequ'onmeprennepourunepoireessaieencoredemarnaqueretjeviensvidermacoupemenstruelledanstonpotàcrayons.

Jmetâte.

jeudi 28 mai 2015

Ça va être ta fête



"Donnez un coup de pelle à vos mômes pour leur apprendre à vous confondre avec la bonne."


En vous remerciant.


(Message sponsorisé par le comité de défense de l'avortement jusqu'au quatorzième mois).

mercredi 27 mai 2015

Chante et tais-toi

J'ai tenté une nouvelle chorale (dans celle d'avant je ne faisais pas le poids, quand le corps râle faut se faire une raison. Surtout quand c'est le mien).

Tout bien sur le papier: quasiment à proximité, répètes les jours idoines, répertoire hispano-russo-basque, un chef de choeur presque neuf et, cerise sur le gaspacho, une bouffe bien arrosée au moins une fois par mois après les vocalises.

Quand je suis arrivée ils n'étaient que cinq et ils étaient tous mâles. En entrant j'ai entendu comme des borborygmes: c'était leur reste de testostérone qui tentait quelques bulles, avant de retomber car c'était l'heure de la sieste.

Ils avaient tous cent ans.

Qu'importe me dis-je, je ne suis pas gérontophobe, on est tous le vieux de quelqu'un, j'ai beau être insensible au charme du papy qui se ratisse les quatre mèches qui lui restent en travers de l'occiput pour faire croire qu'il y a encore du monde, si ça se trouve il chante comme un dieu et je ne vais plus vouloir repartir.

Quand l'effectif fut au complet, trois dames nous avaient rejoints, dont une, au sourire angélique et aux yeux pétillants, devait être la grand-mère de Jane Calment.

Elle m'expliqua avec douceur qu'ici on était bien traitées, nous les dames, car on n'était pas nombreuses et que les hommes étaient bien galants et aux petits soins (miam). Ce qui un instant m'a laissé penser que chez elle, ça n'avait dû être le cas tous les jours.

Le chef de choeur, un bébé d'une trentaine d'années, nous fit chanter du basque à gorge déployée, le petit jeune de la bande (mon âge et quelques) dont l'étonnante tessiture m'accompagnait dans les aigus s'étant placé à côté de moi pour que je suive, et c'était bien.

(Quand même je jetais régulièrement des regards inquiets vers ma voisine, l'unique autre soprano, qui tanguait dangereusement à chaque projection vocale. Elle tenait bravement le coup.)

Ensuite on m'expliqua que pour les dîners, les femmes faisaient à manger et que les hommes apportaient à boire.

Enfin quand j'ai voulu ranger des chaises on s'interposa: il y avait des hommes pour ça. Quand j'ai répliqué que j'étais une femme moderne et que ça me donnait le droit de soulever une chaise ou deux (surtout étant donné que ma masse musculaire pourtant assez indigente dépassait de loin celle du papy suant qui tentait de défendre sa position de mâle dominant), j'ai eu l'impression d'avoir dit que non de dieu de bordel de bite tire-toi de mon chemin ou je te fais bouffer tes couilles (je vous jure que c'est pas DU TOUT ce que j'ai dit).

Moi qui croyais avoir fait une incursion dans le XVIe arrondissement, en fait je venais de m'égarer dans les années 1950.

J'ai donc pris congé de cette charmante compagnie bien décidée à ne pas y remettre les cordes vocales. Sans rancune, hein, car ils étaient tous absolument charmants et indubitablement fossilisés dans des coutumes d'un autre âge, d'une autre vie, que je ne connais que trop bien et que je n'ai de cesse de fuir. Celles qui veulent qu'une femme soit à la fois une petite chose charmante, fragile et douée pour la popote, cette mentalité rance qui prend le prétexte de la protection des unes par les autres pour les soumettre, se soustraire à toute empathie (ma femme n'a pas eu tellement mal en accouchant!!!), et ne surtout pas leur laisser la parole.

Bref j'ai bien rigolé et je suis retournée compulser les petites annonces de chorales qui cherchent des choristes.

J'en ai trouvé une de lesbiennes. A suivre.












vendredi 1 mai 2015

Sous tifs

Il y a des gens qui voient profondément en vous, tout de suite, et qui comprennent un tas de choses sans que vous ayez besoin de les leur dire.

Mon toubib il est comme ça.

Quand je suis arrivée dans son cabinet, j'ai à peine eu le temps de lui serrer la main qu'il me disait déjà "il y quelque chose qui a changé chez vous. Quelque chose de positif."

Il n'a pas mis très longtemps à me tirer les vers du nez--moi je ne demande que ça, j'aime bien ça fait son ptit effet quand je laisse tomber le voile. Vu que je traite le plus souvent avec des gens assez évolués, ils ne sont pas choqués, non, mais surpris, oui. J'ai levé les yeux vers lui.

Je lui ai expliqué.
Je me suis découverte.

Et déshabillée (c'est un toubib je vous rappelle, je suis là pour ça). (Et puis il n'est pas mal ça gâche rien...)
Ca n'a pas raté, il a écarquillé les yeux un millième de seconde, et hop il s'est repris, et il a soupiré "moi aussi j'y pense j'aimerais bien, je me dis que tout serait plus simple. Mais je ne me vois pas du tout le faire."

Ces mots-là étaient dans ma bouche il n'y a pas un an, et aujourd'hui je suis une autre. Je suis passée de l'autre côté non pas parce que je le voulais, mais parce que j'y étais déjà et je ne le savais pas. Simplement je ne pouvais pas y arriver toute seule. Il fallait que quelqu'un vienne me chercher, me montre que j'avais ça en moi, me pousse à le faire. J'avais besoin de lire dans les yeux d'une autre que j'étais, aussi, faite pour ça.

Et ce n'est pas le bouleversement qu'on croit. Ca ne remet pas tout en question. Ce n'est pas compliqué. On n'en sort pas différente: on découvre et on montre simplement une autre facette de soi. Celle qui attendait tranquille en se disant "un jour mon tour viendra et je m'avancerai sur la scène pour jouer mon rôle, moi aussi."

Et si c'est encore rare, si souvent on le cache avec perruques, foulards et maquillage de théâtre, si l'assumer n'est pas une mince affaire même devant ceux qu'on aime ou qu'on croit aimer, c'est là, c'est possible de vivre aussi comme ça. Même si c'est trop loin de la norme pour être vraiment confortable. Puisqu'évidemment, il y a un bon paquet de gens qui ne comprendront pas.

Et ça ouvre des horizons tellement plus vastes. On ne regarde pas les autres filles pareil dans la rue. On a l'impression (mais est-ce que ce n'est pas une réalité?) que les hommes nous regardent différemment. A la fois curieux, vaguement mal à l'aise, mais très intéressés.  Ca se remarque tant que ça?

Et on peut choisir de ne pas y penser. De le mettre en latence. De ne pas en faire une obsession, de se le garder pour plus tard, ou de se dire qu'un jour on se lancera, et peut-être que ça n'arrivera jamais, mais de ne pas se l'interdire. De ne pas le vivre comme quelque chose de subi, mais comme un cadeau qui nous permet une seconde naissance--l'expérience et l'âge en plus. Supporter le regard curieux des autres c'est tellement plus facile à 40 ans qu'à 15.

Bref, je me suis rasé la tête.

jeudi 19 mars 2015

pot et chagrin

Aujourd'hui dans le métro, Barbès-Belleville. Genre cinquante ans, grisonnant, un genre de fils naturel de Hugues Auffray et de Cheb Mami. Du raï sur les rails.
Il chante une jolie chanson en arabe, et s'accompagne à la guitare. Sa chanson terminée, il nous parle. Voici ce qu'il nous dit.
"Faut s'unir! Faut être unis!! Parce que quand on est unis, on est heu....ben ensemble quoi. Ya des gens, ils veulent séparer les autres. C'est pas bien. Quand on voit des gens mariés qui sont heureux, ben on devrait pas essayer de les séparer. Parce que yen a qui essaient. Ya des hommes, ils voient une femme qui est heureuse avec son mari, ben ils la draguent. Mais ya des femmes aussi, elle draguent les maris des autres! Alors bon, quand vous êtes dans la rue, et que vous voyez quelqu'un avec un pain, vous allez pas lui prendre alors que vous avez une baguette de pain à la maison!!!! C'est la jalousie ça, c'est MAL.
Alors faut tous être unis hein. Qu'on soit noir, blanc, arabe, juif, musulman, chrétien, bouddhiste, on a tous le sang de la même couleur.
Et on fait tous CACA PAR TERRE.
Personne ne chie en l'air.
Parce que quand on chie en l'air, ÇA VOUS RETOMBE SUR LA GUEULE."

Là j'étais arrivée à Belleville. J'ai dû descendre. En me tenant les côtes.
Je voudrais tant, oh oui je voudrais tant que mon cerveau soit capable, l'espace de cinq stations de métro et la tête pleine de notes de musiques, de passer de on est ensemble à faut pas chier en l'air.
Mais je n'ai pas encore atteint le niveau poétique nécessaire. Je continue d'essayer.

(Au retour j'ai discuté avec un clodo qui m'a raconté "La peau de chagrin", que je n'avais pas relu depuis vingt ans au moins. C'était chouette sauf qu'il sentait très mauvais et qu'il m'a expliqué comment il ne pouvait jamais dormir, parce que le conducteur du Noctambus le fout toujours à la porte du bus au terminus, sans le laisser faire le trajet dans l'autre sens. Alors il est obligé de descendre du bus, d'attendre 30 minutes dans le froid qu'arrive celui d'après. Et au petit matin, il prend le train pour Rambouillet, parce que c'est long et qu'il peut, avec la carte Navigo qu'il lui reste. Mais qu'à l'heure de pointe, entre 7 et 9h, quand les gens vont travailler, il est obligé de se lever et de céder sa place. Quand je suis descendue, à Barbès, il a repris son trajet dans la rame en beuglant JE SUIS LE MARQUIIIIIS. Celui de la peau de chagrin. Qui se suicide lentement en regardant sa vie rétrécir sous ses yeux.)




Je la trouve belle, Juliette :)

mardi 10 mars 2015

Brèves

Je ne fais que passer.

Ca fait 330 jours que les 270+++ lycéennes nigérianes ont été enlevées (Bring back our girls? Bon visiblement c'est plus tellement swag, c'et même pas un argument électoral sur place).

La France entière est en deuil, il paraît, suite à un crash hélicopto-téléréalito-sportif (pas moi. Allez-y préparez les cailloux, mais alors je m'en tape en fait. Hou c'est mal).

Cosette, en 4e déjà, a eu deux heures "d'éducation sexuelle" au collège, par une association extérieure à l'éducation nationale qui en fait sa spécialité. Le type qui a pris en charge le groupe de filles de sa classe a confié à la prof d'anglais qui lui disait "Si il y en a qui perturbent le cours, vous n'aurez qu'à me les envoyer en salle des profs":
"C'est pas grave, au pire je pourrai toujours les violer".
Ce qui a déclenché l'hilarité (quasi)générale (sauf de la part de Cosette qui bouffe du steak de sufragette à chaque repas depuis 13 ans). Maintenant les gamines qui se font déjà violer par un oncle ou un père indélicat savent que d'une part c'est drôlement rigolo, et que d'autre part ya vraiment pas de quoi fouetter un chat et que si elles l'ouvrent on leur rira au nez.

Cabu est toujours mort.

Alors que Marine le Pen est toujours vivante.

Mais.... en Finlande ils ont inventé le championnat de lancer de téléphones portables, et ça c'est quand même un truc qui vous réconcilie (un peu) avec la race humaine. (Dommage qu'ils aient aussi inventé le championnat de porté d'épouse, qui consiste à porter sa gonzesse en courant vite et loin, donc, comme son nom l'indique. Là on a envie de les attacher tous à des poteaux et de leur lancer très fort des téléphones portables sur la tronche).

Allez soyez pas sages.









mercredi 11 février 2015

Hot

Comme je suis une feignasse très occupée, au lieu de sortir des trucs nouveau de ma pauvre cervelle en surchauffe je vous mets du réchauffé (yen a un peu plus que d'habitude, mais je vous le mets quand même). C'est un article que j'ai écrit pour Slate à l'époque où est sorti le monument littéraire 50 nuances de Grey qu'on ne présente plus (pitié, ne le présentons plus). Feignasse certes, mais qui colle à l'actualité: le film sort aujourd'hui (contrairement à moi qui ne vais pas pouvoir sortir beaucoup).

C'est sûrement un chef d'œuvre.


Vous avez fait le tour des polars de vacances et autres livres politiques de l’été? Étape suivante: le roman érotique. Aux États-Unis, côté chambre à coucher le best-seller de l’année est définitivement 50 Shades of Grey, d’Erika Leonard James. 50 Shades nous promet non seulement du sexe, mais aussi du sadomasochisme et du bondage à la pelle. En anglais pour l’instant, et en français à partir d’octobre 2012 grâce aux éditions Jean Claude Lattès sous le titre 50 nuances de Grey.
Pour celui (ou celle) qui s’intéresse un minimum à la culture américaine et à l’ambiance généralement puritaine que nous renvoie son actualité politique, c’est aussi nouveau qu’excitant. De l’érotisme torride, qui fait chauffer les culottes des ménagères désespérées et promet une version cinématographique interdite aux moins de 16 ou 18 ans? Du SM si émoustillant qu’il aurait suscité un baby-boom chez les Américaines tellement pressées de se faire donner la fessée qu’elles en ont oublié d’enfiler leur diaphragme?
C’était trop beau pour que je passe à côté. De l’avis général d’ailleurs, puisqu’à peine avais-je eu la velléité de le commander qu’un ami bien intentionné me l’offrait déjà. La bave aux lèvres, les yeux luisant d’anticipation et les enfants expédiés chez les grands-parents, j’ai plongé.

Ne vous fiez pas à la 4e de couverture

Officiellement, 50 Shades of Gray raconte l’histoire d’Anastasia, vierge de 21 ans à la tignasse indomptable, livrée en pâture au pervers Christian Grey, jeune et mystérieux milliardaire dont le passé cache de lourds et, on le devine, douloureux secrets. La pauvre Anastasia va subir tout un tas d’outrages plus sexuels les uns que les autres, y perdre sa culotte et dégringoler dans la dépravation la plus humiliante, en devenant l’esclave de l’impitoyable Christian. Menottes, salle de torture, cravaches, boules de geisha: Histoire d’O n’a qu’à bien se tenir, et les coquines de Manara s’inscrire au couvent des Oiseaux. 

Sauf que pas du tout.
Car ça, c’est ce que la 4ème de couverture et certaines lectrices affolées voudraient nous faire croire. Ce n’est pas exactement faux, mais c’est un peu comme si pour vous résumer Les Visiteurs, je vous disais que le film raconte l’histoire d’un homme très religieux partant en voyage initiatique après avoir été rejeté par sa fiancée suite à un tragique accident de chasse. À se demander ce que Christian Clavier et Jean Reno viennent faire là-dedans.
En vrai, 50 Shades of Grey met en scène une oie blanche d’un niveau de maturité proche de celui de Bécassine, qui rencontre un faux pervers milliardaire, jeune, beau et blessé par la vie et qui va faire de son mieux pour lui faire croire qu’il a des goûts sexuels déviants. S’il arrive à la convaincre, moi je suis restée sceptique. Car en réalité, c’est l’histoire, encore une fois, une désespérante fois, de Cendrillon.

Cruche un jour, cruche toujours

Colette Dowling, dans son livre Le complexe de Cendrillon, explique : «Comme Cendrillon, les femmes attendent encore aujourd’hui qu’un élément extérieur transforme leur vie». Ce complexe, on le retrouve chez les femmes qui ne vivent pas dans des contes de fée. Ce «besoin profond d’être prise en charge par les autres» les pousse à se mettre elles-mêmes des bâtons dans les roues, qu’il s’agisse de leur réussite sociale ou de leur vie affective. Anastasia, c’est Cendrillon qui aurait perdu sa culotte entre la citrouille et le dessert. Et dont le personnage ne traverse pas la moindre évolution psychologique ou affective. Cruche un jour, cruche toujours. Éperdue et romantique. La foire aux clichés.
Parce qu’évidemment, Anastasia est vierge, et elle attend le prince charmant. Évidemment, elle est étudiante en littérature (doctorante en bioinformatique spécialiste des bactéries pathogènes ça aurait moins bien fonctionné?) Évidemment, il est riche, il est beau, il a un regard hypnotisant, elle a la culotte qui frémit à chaque fois qu’il pose les yeux sur elle, et il la couvre de cadeaux (dans le désordre: une édition rare de Tess of the D’Uberville (attention je suis dangereux, fuis avant qu’il ne soit trop tard), un ensemble de lingerie (en dentelle—le comble de la dépravation), un ordinateur portable et un téléphone (je veux toujours savoir où tu es), une voiture rouge—rouge! (ta guimbarde est une citrouille, laisse-moi choisir ton carrosse).
Au premier rencart, il la transporte en hélico. Mais pas avant de lui avoir sauvé la vie (comprendre lui avoir tenu les cheveux pendant qu’elle vomit dans un parking, après avoir trop bu pour la première fois de sa vie), l’avoir sauvé d’un prédateur sexuel (son meilleur pote qui essayait de l’embrasser après l’avoir saoulée à la margarita) et l’avoir mise à l’abri (dans son lit...mais en tout bien tout honneur, on a beau être vicieux, ça n’empêche pas d’être un gentleman).

Soumise avant même des rapports dominant/dominé

Anastasia c’est Cendrillon, mais aussi la Belle au Bois dormant et toutes ces cruches victimisées qui se sont laissé bouffer l’indépendance sur le dos. Même Blanche-Neige, qui a eu assez de cran pour se tirer dans la forêt une fois sauvée par le chasseur chargé de l’étriper, finit femme de ménage chez les sept nains. Toutes les gourdasses qui ont bercé notre enfance et influencent aujourd’hui la sexualité de tant de femmes—et d’hommes.
Anastasia a des velléités de refuser tous les cadeaux que Christian lui fait—mais elle les accepte, soumise déjà avant même qu’il ne soit question de rapports dominant/dominé. Au fond d’elle, elle sait que ce qu’elle veut c’est de l’amour avec un grand A, pas des coups de cravache—pourtant elle essaie quand même, parce qu’au fond, elle le veut cet homme, et qu’il faut bien faire des concessions dans la vie (et qu’en bonne Cendrillon, elle attendait son prince).
Déjà qu’elle a la chance de l’intéresser, lui si beau-riche-et-célèbre, elle si sotte et insignifiante (bon là on ne peut que lui donner raison). Et si à la fin du bouquin elle rentre chez elle en décidant éplorée que décidément non, le sadomasochisme ne passera pas par elle, c’est qu’elle a demandé à Christian de la punir et qu’il lui a collé de bons coups de ceinture pour la calmer. Et que oh, surprise, ça fait drôlement mal.

Un bon vieux Harlequin

Tout est si prévisible dans 50 Shades of Grey: Christian le milliardaire ne supporte pas qu’on ne finisse pas son assiette parce qu’évidemment, il a eu faim dans son enfance (il a été adopté. Dickens, sors de ce livre de cul). Or, Anastasia n’aime pas manger. Ce qui permet au pervers Christian —qui je vous le rappelle, est supposé ne penser qu’à se l’envoyer sauvagement— de la gronder toutes les dix pages parce que ne pas manger, c’est pas bon pour la santé (alors que se faire fouetter, si). En outre, Christian gagne de l’argent en nourrissant les petits enfants d’Afrique (ce qui rapporte, c’est bien connu). Christian c’est le Prince charmant par excellence: beau, bon, riche, gentil, et qui adule sa maman (à qui il présente sa future esclave sexuelle en moins de trois jours). Côté sexe, c’est idyllique: l’orgasme est quasi-instantané, efficace et automatique à chaque déshabillage —il la touche, bim, elle saute au plafond.
Le schéma oie blanche rencontre beau gosse riche et mystérieux qui lui veut du mal alors qu’en fait non, ça ne vous rappelle rien? La jeune fille vierge et pure dont le discours intérieur est limité à des exclamations de surprises, et qui est incapable de se référer à son sexe autrement que par le mot «there» (là)? Et en italique s’il vous plaît, pour souligner à quel point c’est gênant? L’orgasme en deux coups de cuillère à pot, quasiment sans les mains? Eh oui, 50 Shades of Grey, c’est tout simplement un bon gros Harlequin coquin. Quoiqu’au moins, dans la collection «sexy» de ces célèbres romans à l’eau de rose, il est question d’intimités brûlantes qui pénètrent des féminités haletantes (je le sais pour en avoir traduit au début de ma carrière, pour me faire la main et bouillir la marmite—car même au max de l’érotisme, Harlequin ne fait pas bouillir grand-chose d’autre).
Alors d’accord, on échappe au cliché absolu puisque le premier tome ne se finit pas par un mariage. Mais à en croire des blogs de lectrices exaltées, c’est pour mieux retomber en plein dedans et convoler en justes noces SM entre le 2e et le 3e volumes. Ce «nouveau» genre de littérature érotique, qualifié par le NYT de «Mummy porn», ou porno pour mamans, est en fait un roman pour dames des plus classiques qui ne dit pas son nom, où les codes sont restés les mêmes que dans les livres à l’eau de rose et les romans-photos de nos grands-mères. Et c’est un immense succès de librairie (bientôt 20 millions d’exemplaires vendus aux États-Unis, dont la moitié en version numérique, car pour beaucoup de femmes, il est gênant d’être vue en train de lire un livre érotique).
En ouvrant ce livre, vu qu’on est en 2012 quand même, j’espérais un peu de neuf dans l’érotisme, un personnage féminin hors des sentiers battus doté d’un minimum de cervelle et qui n’aurait pas le mariage pour unique horizon, un fil narratif guidé par autre chose qu’une histoire d’amoûûr pour minettes ou desperate housewives en mal de transgression... mais il semble que Cendrillon, avec ou sans culotte, ait de beaux jours devant elle.